Larbi Ben Barek, par Faouzi Mahjoub

Journaliste au Miroir du Football et grand spécialiste du football Africain, Faouzi Mahjoub nous a quitté, il a été celui qui nous a fait connaître le Football Africain dans le Miroir du Football à partir des années 60.


Relisez son magnifique portrait de Larbi Ben Barek.
Repose en paix Faouzi, au paradis des footballeurs Africains

Casablanca un nom qui chantait à l’oreille, hantait les récits des marins en uniforme, sonnait comme un sésame de l’aventure, inspirait les cinéastes. Une ville « mosaïque d’agglomérations qui ont leurs visages particuliers, leur atmosphère spécifique, leurs mœurs et leurs figures pittoresques ». Une cité qui brassait (et brasse) le plus étonnant mélange des races. Un port où l’Europe avait fait débarquer ses soldats, ses colons, ses commerçants, ses financiers, ses industriels, ses littérateurs, ses artistes, ses touristes et tout leur bagage matériel et spirituel avant d’introduire, en Afrique, le sport.


Ce n’est pas par hasard, si le grain a germé là où il fut d’abord semé, à Casa la blanche qui donna au vieux continent deux des plus grands champions qui illustrent son histoire sportive. Larbi Ben Barek et Marcel Cerdan. Le premier aurait pu être un redoutable combattant du ring. Le second aurait pu être international de football et faillit le devenir.
Larbi Ben Barek est né le 15 juin 1917 à Casablanca. Fils d’un ouvrier spécialisé dans la réparation des bateaux, il est très tôt orphelin. Larbi va à l’école. De la rue de l’ancienne Médina au quartier de la Ferme – Blanche où il habite, il passe par une chaussée poussiéreuse transformée en terrain de foot où ses camarades de classe Abdallah Ben Fatah « Didi », Abdelkader Hamiri, Kadmiri Ben Mohamed et Cerdan se livrent des luttes homériques.
Il rêve de participer à ces envolées mais les recommandations maternelles et le veto du frère aîné, Ali Ben Taïeb qui subvient par son travail aux besoins de la petite famille, font barrage. Pour quelque temps. Devant le spectacle d’un match acharné, Larbi ne peut pas résister longtemps. Il cède à la petite balle de caoutchouc – mousse et débute, curieusement entre des « poteaux » formés par un pavé et une chéchia qui en a déjà vu de toutes les couleurs. 1931, Larbi a quatorze ans. C’est un adolescent long et mince, solide et musclé, capable de gagner sa vie. Il est menuisier dans l’entreprise Avaros Canelle.
Il fait du vélo, affûte sa pointe de vitesse, croise les gants avec son frère mais son choix est fait : il sera footballeur. Avec les copains dont Didi (qui fera plus tard son chemin dans les rangs du Racing à Paris), au sein des équipes de quartier comme « le Football Club du Ouatane », sur le premier vrai terrain loué à une banque. Larbi joue déjà inter. On lui conseille de jouer ailier.
Il a dix sept ans lorsque l’Idéal, un modeste club de division II dont les « vedettes » avant l’arrivée de Marcel Cerdan, sont Lopez « Narcisse », futur beau-frère du « bombardier », Navarro et Abdelrahman.
Pour ses débuts à l’Idéal, Larbi affronte un gros calibre, l’Union sportive marocaine (USM), le ténor du championnat d’Afrique du Nord qui a condescendu à jouer une partie amicale avec cette obscure équipe. Larbi refuse les crampons et joue le match en savates. Il « plante » deux buts aux « caïds » de l’USM. L’Idéal remonte au classement grâce à l’apport de sa nouvelle recrue. Larbi d’abord ailier, est devenu intérieur, puis demi – centre.
1935 est une année capitale dans sa carrière. Lors d’un match de Coupe, l’Idéal ne s’incline que de justesse devant le Racing club marocain. Le lendemain, le journal « Le Petit Marocain » ne tarit pas d’éloges sur Larbi Ben Barek. Alertés les sélectionneurs se manifestent.
Pour rencontrer Oran, il est désigné comme remplaçant. Dans la foulée, en fin de saison, les dirigeants de l’USM se présentent. Ils offrent un boulot de réparateur de pompes à essence. Pour vingt francs (d’époque) par jour. Larbi accepte.


L’engagement est tenu mais les contraintes du règlement obligent Ben Barek à opérer la première saison en réserve. Il s’y comporte heureusement avec tant de brio qu’il est sélectionné dan l’équipe du Maroc qui rencontre Oran et succombe de peu (0-1).
Avril 1937, Casa accueille l’équipe de France « B ». La métropole gagne par 4 buts à 2, mais les manchettes des journaux clament : « Ben Barek, le meilleur des 22 ».
Quelques jours après, Jozsef Eisenhoffer, l’entraîneur hongrois de l’Olympique de Marseille, débarque à Casa avec des offres chiffrées. A l’époque, l’OM puisait dans le vivier nord-africain. Les Zatelli, Bastien, Rabih, Ben Bouali et autre Zermani constituaient l’ossature de l’équipe.
Larbi, conseillé par son frère, discute les propositions. Il réclame 30 000 francs à la signature et 3 000 francs par mois. Les pourparlers n’aboutissent pas. Pour le grand bien de l’USM qui remporte en 1937-38 le titre local puis le championnat d’Afrique du Nord aux dépens des Joyeusetés d’Oran (4-1).
Marseille revient à la charge. Larbi fait monter la barre à 35 000 francs. L’OM s’empresse d’accepter d’autant que le Red Star de Saint- Ouen a offert 55 000. Le marché est conclu avec l’USM qui récupère 9 000 francs. L’aventure professionnelle commence.
Le 28 juin 1938, un passager à la peau sombre débarque du « Djenni », Eisenhoffer et M. Blanc le président de l’OM l’accueillent.


Promenade de la Corniche, à l’hôtel Renier, une simple pension de famille où le Marocain élit domicile. Pétanque, pêche à la ligne, visite du Château d’If, fréquentation des cinémas de la Canebière… Un mois de tourisme avant le début des entraînements.
Larbi rétrograde et joue désormais intérieur gauche aux côtés du Hongrois Kohut alors qu’Aznar est leader d’attaque. Sur terrain gras comme sur le sol gelé, l’excellente technique du Marocain fait merveille. Son style à la fois spectaculaire et efficace enthousiasme les foules. Sa réputation grandit chaque jour.
En juin se joue la dernière journée du championnat. L’OM est favori et Larbi rêve de son premier titre. Las, lors de l’ultime rencontre face à Strasbourg, il se blesse à la tête dans un choc avec un adversaire. Il reprend le jeu mais l’OM s’incline (0-1).


Le 15 juin, Larbi s’embarque pour Casa avec un bagage de souvenirs et d’expérience : il est vice -champion de France et international. Sa première sélection remonte au 4 décembre 1938 face à l’Italie, champion du monde, à Naples (0-1). La seconde date du 22 janvier 1939. Sur la pelouse grasse du Parc des Princes, à Paris, face à la Pologne. Ben Barek, diabolique, fait marquer trois des quatre buts qui concrétisent la supériorité du Onze tricolore. Le 16 mars, c’est un nul (2-2) devant la Hongrie à Paris, et le 18 mai, il contribue au succès de la France sur la Belgique (3-1).
De retour à Marseille avant l’ouverture de la saison 1939 – 40, Larbi se remet à la tache, joue quatre matches amicaux. Le championnat n’aura pas lieu. C’est la guerre.
Larbi rentre au pays et reprend du service avec l’USM qui enlève, quatre années de suite le titre et remporte, en 1942, la Coupe d’Afrique du Nord. La même année, Ben Barek et Abdelkader Hamiri, la vedette du Racing de Casa, forment l’aile gauche d’une sélection d’Afrique du Nord où l’on retrouve, au poste d’ailier droit le futur champion du monde de boxe, Marcel Cerdan. « Le Bombardier » fournit à la « Perle noire » le centre qui lui permet d’obtenir le but égalisateur (1-1) face à la France.
Mai 1945, la paix est revenue. Le sport revit, à Casa a lieu un stage d’entraîneurs sous la direction de Helenio Herrera, Edmond Delfour et André Simonyi. Herrera propose à Ben Barek de venir à Paris, au Stade français, Larbi s’interroge. Il est marié, a deux gosses et sa mère à charge. Les propositions parisiennes sont alléchantes.
C’est ainsi que pour la troisième fois, il reprit le paquebot pour Marseille. Et par un matin pluvieux de novembre, il débarque à la gare de Lyon coiffé de son fez. La presse de la capitale est sur le quai, au grand complet. Labri a coûté au Stade un million de francs (chiffre record des transferts à l’époque).
Son arrivée bouleverse la vie du Stade. L’équipe métamorphosée, accomplit d’énormes progrès. A paris et en province, elle bat les records de recette. Les clubs visités libellent leurs affiches : « Ben Barek et le Stade français ». Le but est atteint à la fin de la saison. Le Stade, grâce à son esprit collectif, sa jeunesse et sa vitalité et aux exploits de Larbi, obtient le droit d’accéder à la 1ère division.
1946-47, le Stade est parmi l’élite, Ben Barek n’est pas là. Aux télégrammes expédiés par ses dirigeants, il répond : « Je fais ramadan à Casa… ». Le mois de jeûne s’achève et la « Perle noire » ne donne pas signe de vie. Elle exige des garanties sérieuses. On lui donne satisfaction, elle revient au Stade. Et se donne sans réserve à sa tâche.
En division I, les adversaires sont solides, le niveau technique plus élevé. Les exploits personnels de Ben Barek et de son compère hongrois Nyers ne suffissent pas à propulser l’équipe au sommet. Le Stade est à la peine. L’entraîneur Herrera est limogé. Son remplaçant Bunyan échoue à son tour. Herrera est rappelé. Ben Barek récupère son enthousiasme et prend une part décisive aux succès ultérieurs du Stade qui remonte au classement.
Le match Paris – Nord du 1er novembre 1947 consacre le triomphe du Marocain. Il se joue de ses opposants, disloque leur défense et réalise une prodigieuse exhibition qui tient de la démonstration et de la jonglerie. C’est un véritable plébiscite populaire.
Larbi vit à Boulogne.
Il occupe un deux pièces dans un immeuble en face des usines Renault.
Chaque midi, il déjeune avec la plupart des « célibataires » du Stade à la cantine des employés de la Maison Malaud (le président du club).

Sa mère (son épouse est décédée), ses gosses Hamidou et Mustapha, restés à Casa, sont l’objet de ses constantes sollicitations.

C’est aussi pour assurer l’avenir des siens qu’il défend ses intérêts, sans acrimonie, mais avec fermeté. Il n’y a pas un brin de méchanceté chez Ben Barek qui est d’un naturel extrêmement paisible et doux. Il échappe à cette déformation qui fait d’un homme l’esclave de son nom.

Ses camarades de l’équipe de France sont les premiers à admirer l’homme autant que le footballeur d’exception. Moins d’un mois après son retour du Maroc, Larbi prenait le 6 décembre 1945, le départ d’une expédition tricolore à Vienne. Epuisé et malade après un voyage mouvementé, il n’est pas très opérationnel au coup d’envoi du match disputé sous l’œil des troupes d’occupation et sous une pluie fine et glaciale. Les Tricolores sont submergés (1-4). Le 15 décembre, c’est encore sous la pluie, dans un véritable marécage qu’une équipe de France partit à l’attaque des « Diables rouges » belges, au stade du Daring, à Bruxelles. Ben Barek ne fut pas d’un grand secours pour sa formation.

Le 7 avril 1946, pour France – Tchécoslovaquie, Larbi retrouve forme et confiance. Il brille d’un vif éclat, marque un des trois buts français. Une semaine plus tard à Lisbonne, les Tricolores doivent à nouveau baisser pavillon, au stade national (1-2). Ben Barek qui n’a été très en vue, est accusé par des échotiers en mal de copie, d’avoir trop fréquenté les…pâtisseries de Lisbonne !
Le 5 mai à Colombes, sur un terrain sec, balayé par un vent violent, le Onze de France prend sa revanche sur l’Autriche (3-1), Larbi fait une bonne exhibition sans plus. Le 19, c’est un triomphe historique. La France bat pour la première fois l’équipe nationale professionnelle d’Angleterre (2-1). Ben Barek se comporte en bon coéquipier, utile et travailleur.
Le 23 mars 1947, s’il joue dans l’équipe de France qui, à Colombes, l’emporte que le Portugal (1-0), le sélectionneur Gaston Barreau, où plutôt son « alter ego » officieux le journaliste Gabriel Hanot, a pris la décision de se passer de ses services. La presse, à la dévotion des officiels, décrète : Ben Barek n’est pas un joueur international.
Il est incapable de se plier à l’organisation collective d’une équipe nationale. En fait, Larbi est évincé du Onze de France, où sa tenue reste cependant excellente, pour « délit d’origine ». A son tour, la FIFA, prenant prétexte de son origine nord-africaine, ne retient pas la candidature du Marocain pour l’équipe de l’Europe qui doit affronter la Grande-Bretagne à Glasgow.

Ben Barek ne tombe pas dans la rancœur. Il prépare sa revanche sportive et l’obtient, haut la main, à l’occasion du match Paris – Nord du 1er novembre 1947. Il est rappelé pour affronter, une nouvelle fois, le … Portugal. Le 23 novembre, à Lisbonne, Larbi joue crispé et timoré en première période. Après la pause, il reprend sa manière habituelle.
l conserve la balle, dribble, feinte, démarque ses partenaires de l’attaque… Il permet à Ernest Vaast de marquer un but avant d’obtenir le quatrième et dernier point de la partie d’un shoot superbe. Il est la vedette du match (4-2), sauf pour son implacable censeur Gabriel Hanot qui l’accable de critiques virulentes, Serein, Larbi s’en remet au verdict des foules sportives.
Le sélectionneur refuse des suivre les conseils de G.Hanot (qui, plus tard, s’acharnera à « démolir » Raymond Kopa). Ben Barek ajoute, en 1948, quatre nouvelles capes à son palmarès deux échecs face à l’Italie, à Colombes (1-3) et à la Belgique, à Bruxelles (2-4) et deux victoires, à Colombes, face à l’Ecosse (3-0) et le 12 juin, à Prague, devant la Tchécoslovaquie (4-0). C’est le match de l’au -revoir avec le football français.

Déçu par le classement moyen de son club, le président du Stade français, M. Malaud, décide à l’issue de la saison 1947-48 de récupérer sa mise. Il y parvient en transférant Ben Barek (pour 8 millions de francs) et le gardien Marcel Domingo à l’Atletico Madrid.


Helenio Herrera profite de la braderie pour se faire engager par Valladolid avant de rejoindre la « perle noire » à l’Atletico. Larbi s’embarque pour Madrid avec sa nouvelle épouse parisienne, Louisette. Il est assez amer de quitter une ville qui l’a tant applaudi et aimé. Exilé, le Marocain a vite fait de conquérir les foules du stade Metropolitano. Son art est un régal pou les supporters du club « rouge et blanc ». A l’issue de la première saison, l’Atletico est quatrième derrière Barcelone, Valence et le Real Madrid. Il boucle en vainqueur le championnat 1949-50.
C’est le premier titre remporté par le club madrilène depuis sa création. Il récidive l’année suivante. Grâce à l’apport de Ben Barek mais aussi du Suédois Carlsson, il totalise, en deux saisons, la bagatelle de 158 buts !
L’Atletico Madrid effectue une tournée en France. C’est un nouveau plébiscite populaire à Paris et à Reims. Larbi aimerait retrouver ses premières amours mais son contrat avec les « rouge et blanc » court encore. L’Atletico cède son sceptre à Barcelone et rentre quelque peu dans le rang.


Décembre 1953, Ben Barek suit un stage d’entraîneurs à Paris. Il rencontre Jean Robin, le fils du président de l’OM. Celui-ci le convainc de revenir à Marseille. Pierre Robin franchit les Pyrénées et s’en va racheter le contrat du Marocain. Larbi retrouve la Canebière et le stade vélodrome. Sa femme est toute en joie.

Ben Barek n’a rien de perdu de son talent. Pour le grand bien de l’OM et pour le bonheur du buteur suédois Gunnar Andersson qui retrouve le punch. Marseille quitte les profondeurs du classement et améliore son capital de buts. En Coupe de France, l’OM bat successivement Rouen (3-2), Sedan (2-1) et atteint la finale.
Larbi a, à quelques jours près, 37 ans lorsqu’il pénètre sur la pelouse du stade de Colombes pour la première (et la dernière) finale de sa carrière. En face de l’OM, l’OGC Nice et sa vedette…marocaine, Abderahman Mahjoub. Les Niçois prennent d’entrée l’avantage et mènent par 2-0 après un quart d’heure de jeu. Andersson a beau réduire le handicap (1-2), Marseille est battu. Larbi qui a tout donné sur le terrain, est très déçu.

Algérie, 9 septembre 1954, un tremblement de terre détruit la ville d’Orléansville (aujourd’hui Chlef) et fait 1450 morts. Pour venir en aide aux sinistrés, un match de bienfaisance est organisé le 7 octobre au Parc des Princes à Paris. Il oppose l’équipe de France (encore toute meurtrie de sa campagne peu brillante de la Coupe du monde 1954) à une sélection de professionnels nord-africains. C’est ainsi qu’autour de Ben Barek, on réunit les Algériens Boubekeur, Zitouni, Arribi, Ben Tifour, Meftah, Belaïd et Haddad les Marocains Mahjoub Abderrazak et Salem et le Tunisien Hassouna. Les Tricolores pensent imposer facilement leur supériorité. Ils croient que Larbi et ses frères n’ont que la langue arabe en commun. Ils découvrent à leurs dépens que les Nord-africains parlent sur le terrain en … arabesques.

Les 30 000 spectateurs ovationnent Ben Barek avant le match. Par sympathie et pour protester contre les manœuvres visant à l’évincer de l’élite du football français. Chaque action de le « Perle noire » est soulignée par des acclamations. Ainsi la magnifique passe qui permet à Abderrazak de battre le portier François Remetter et d’ouvrir le score. Ainsi ce tir superbe qui fait mouche. Mahjoub lui aussi se montre à son avantage et éclipse ses vis-à-vis français. Et Abderrazak, la flèche noire, réussit le doublé.
Une victoire (3-2) méritée et un nième plebiscite parisien pour Ben Barek. Le sélectionneur Jules Bigot ne reste pas insensible au verdict populaire : Larbi et Mahjoub sont rappelés en équipe de France qui doit affronter le 17 octobre, à Hanovre, l’Allemagne, championne du monde. Quel retour tonitruant !
A 37 ans et demi, seize ans après ses débuts à Naples, Ben Barek réendosse le maillot bleu. Pendant une demi-heure, il est l’animateur offensif d’une équipe de France bien inspirée. Puis c’est l’accident musculaire. Larbi quitte ses coéquipiers. A cette occasion, le plus célèbre reporter français de radio, Georges Briquet insistera pendant soixante-treize minutes sur la qualité du « remplaçant de Ben Barek », auteur de deux buts et qui s’appelle Jacques Foix.
Hanovre, terminus international pour la « Perle noire », annonce aussi la retraite. Trahi par ses vieux muscles, Ben Barek décide, en juin 1955, de mettre fin à sa carrière. Il ne rentre pas directement au Maroc mais prend la route de Sidi Bel Abbès (Algérie) où il opère pendant deux saisons avant de rejoindre la terre natale.
Débarquant plein d’enthousiasme et tout fier de sa grande réputation, il commence par mettre sa technique incomparable au service de Ftah de Rabat (FUS) comme entraîneur-joueur. Il prendra par la suite en charge plusieurs grands clubs du Maroc avec lesquels il connaîtra des résultats en dents de scie.
En 1957, il est chargé de préparer l’équipe nationale du Maroc en vue des Jeux panarabes de Beyrouth. Le Maroc tient en échec l’Irak, bat la Libye et la Tunisie et s’adjuge la médaille d’or. Mais au retour du Liban, Ben Barek est remercié par le fédération royale marocaine de football (FRMF). Il est rappelé en 1960 pour une courte durée. Il rompra par la suite et définitivement avec la FRMF qui se montrera fort ingrate et l’oubliera.
Sidi Bel Abbès le relance en 1967, il accepte de tenter une dernière expérience d’entraîneur qu’il ne réussira pas.
Très digne, il se retire de l’arène. De temps en temps, ses amis footballeurs viennent le solliciter pour les retrouvailles des anciennes gloires. Mars 1975, Casablanca accueille royalement le roi Pelé. Le Brésilien tient à rendre hommage à son illustre aîné. Emouvante est la rencontre entre les deux dieux noirs du ballon. Un méchoui géant la scelle. Puis Pelé remet à Ben Barek une médaille d’or et un des célèbres maillots marqués du numéro 10 qu’il porta au FC Santos. Par ce geste, le roi rend hommage au pionnier qui n’avait pas connu la télévision.

Le 10 mai, El Hadj Larbi Ben Barek est à Paris. Il conduit une équipe d’anciens pros marocains invitée à affronter une sélection d’anciens internationaux français. Ben Barek a…58 ans. Il est entouré par Mahjoub, Akesbi, Bettache, Abderrazak, Chicha, Brahim, Tatum, Hamidouche et autre Maaroufi. Le public de Saint-Ouen s’offre une heure et demi de vrai bonheur. Larbi orchestre la manœuvre. Il « distille » des balles en or a Akesbi et Abderrazak qui « plantent » quatre buts. La « Perle noire » qui n’a rien perdu de son toucher de balle magique, tient sur ses jambes tout le match. Au coup de sifflet final, une marée humaine envahit la pelouse et le porte en triomphe. Les larmes coulent…
Elles couleront de nouveau en 1976 lorsque Louisette dira adieu à jamais à Larbi après vingt-six années de vie heureuse. Les larmes et la solitude deviendront les campagnes fidèles de l’ermite de la rue de Nancy surtout après le décès de l’un de ses fils.
Oublié par le football auquel il a tant donné, Ben Barek passe sa vieillesse avec ses souvenirs et ses trophées. Ses enfants s’occupent de lui avec amour mais ses rares sorties sont réservées à la mosquée, eu cimetière où il va se recueillir sur la tombe de Louisette et au marché du coin.
En 1982, à l’occasion du Mundial espagnol, il veut mettre sur pied une tournée des vétérans en Espagne mais ni la Fédération royale marocaine de football (FRMF), ni le ministère de tutelle ne le soutiennent. Il projette aussi de rédiger ses mémoires mais ne trouve pas de plume amie.
En 1988, le Maroc accueille la Coupe d’Afrique des nations. La fête du ballon africain se déroule sans lui. Parce que les organisations ont omis de l’y associer comme plus tard les mêmes jugèrent pas utile de le faire participer pleinement, en 1988 et 1992, à la campagne marocaine pour l’organisation de la Coupe du monde.
Avril 1988, c’est la dernière sortie internationale de Ben Barek. Alger qui célèbre le 30è anniversaire de l’équipe du FLN déroule le tapis rouge devant la « Perle noire ».
Pendant trois jours, El Hadj Larbi retrouve la chaleur de l’amitié et la joie de vivre. Intarissable sur le football, il conquiert les jeunes qui n’étaient pas encore nés lorsqu’il avait raccroché les crampons.
Alger espère le revoir en février 1990 lorsque la Confédération africaine de football lui décerne l’ordre du Mérite. Las, la FRMF oublie de lui offrir un titre de voyage. Comme si elle avait voulu l’enterrer vivant.
Le 16 septembre 1992, Larbi est trouvé sans vie dans sa chambre. Son décès remontait à trois jours. Triste fin pour un roi. Pour un artiste de génie. Pour un champion de la balle hors du commun. Un monument.

Texte de mon ami Faouzi Mahjoub

Fernand Bonaguidi, Christian Gourcuff et Faouzi Mahjoub
Les Amis de François Thébaud
Lorient, Décembre 2009